Les histoires extraordinaires d’Alberto Toso Fei

Ce sont de fascinantes promenades que l’on fait en compagnie des livres d’Alberto Toso Fei.

Journaliste et écrivain, avec une formation d’historien,  Toso Fei a décidé il y a plus de dix ans de coucher par écrit les légendes de Venise et de la lagune, qui lui avaient été racontées lorsqu’il était enfant, à Murano, des légendes que la génération de ses grands parents connaissait encore, mais que les jeunes, à Venise, et dans une moindre mesure dans les îles, semblaient désormais ignorer. Il s’agissait donc, expliquait-il, de sauver un patrimoine culturel qui allait se perdre.

S’il commença d’abord par reprendre les récits qui avaient bercé son enfance, il reçut peu à peu des coups de fil des quatre coins de la lagune. On venait lui faire part des histoires extraordinaires  et merveilleuses de fantômes, d’errances, de désespoirs amoureux, d’interventions divines, d’apparitions diaboliques, de sirènes, de serments, de meurtres violents, passionnels, politiques, de sorcières,  qui, disait -on, s’étaient déroulées dans tel palais, sous tel sottoportico (passage couvert), dans telle cour, telle église et qui ont laissé, le plus souvent, des traces visibles dans la ville : un dessin gravé sur un édifice, un trou dans une façade, des bas-reliefs, ou même le nom de la calle. Des histoires qui trouvaient parfois leur traduction dans les archives, mais qui avaient été transmises oralement de siècles en siècles. Aujourd’hui, son travail a acquis une telle importance que l’on enseigne aux enfants des écoles primaires les fabuleuses histoires décrites dans ses livres.

Ceux-ci proposent donc des itinéraires, au rythme des légendes et mystères,  à Venise et dans sa lagune, au long desquels le lecteur est guidé pas à pas  – une grande qualité dans une ville où il faut avoir le sens de l’orientation, à défaut, beaucoup de patience, et dans tous les cas, une bonne mémoire ;  et si I Misteri di Venezia (son ouvrage le plus récent sur Venise) n’est pas traduit en français, on trouve facilement dans toutes les librairies Les légendes vénitiennes et histoires de fantômes, ainsi que Veneziaenigma (ne vous laissez pas abuser par le titre, le texte est en français).

Alberto Toso Fei eut la gentillesse de me proposer de me joindre au groupe (très privilégié, car c’est une activité qu’il ne fait qu’extrêmement rarement) qui allait le suivre dans un itinéraire commenté, in loco. Une très jolie chose se produisit alors : après qu’il nous eut tout dit du squelette du sonneur de cloches de San Marco qui vivait tout près de San Giovanni e Paolo, il nous expliqua, quelques ponts, quelques calli plus loin, pourquoi le sous portique qui mène Corte Nova, au fond de Castello, est aussi une chapelle. Il nous parla de l’unique pierre rouge du pavement, celle sur laquelle il faut marcher ou éviter soigneusement de marcher, selon les versions (on m’avait dit, sans plus d’explication, lors de mon premier séjour à Venise, qu’y poser son pied “portait malheur” ; c’est inscrit dans ma mémoire, je passe souvent là, et l’évite toujours soigneusement). Nous étions donc une bonne dizaine, dans un quartier encore relativement épargné par le tourisme, et qui était connu pour être l’un des plus populaires (et sans doute des moins feutrés) de la ville. Si vous me demandez si les Vénitiens aiment les groupes touristiques qui stagnent  dans un passage, je vous le dirai sans ambages : la réponse est non.

Nous nous faisions donc le plus discrets possible, chose ardue dans un espace relativement restreint… et arrive, la mine renfrognée, un vieux monsieur, tirant son chariot à provisions. Nous étions sur son chemin. Il nous voit, se renfrogne encore plus, avance, entend de quelle histoire il s’agit, abandonne alors son air revêche, et  s’arrête écouter Alberto Toso Fei jusqu’au bout ! Un lieu et un récit miraculeux.

http://www.albertotosofei.it

(vous y trouverez tous ses ouvrages, entre autre, le très intéressant, Shakespeare in Venice, écrit avec Shaul Bassi,  qui s’interroge sur un éventuel passage de Shakespeare à Venise, tant les lieux et l’atmosphère décrits dans ses œuvres sont précis…)