Les contrastes de la Giudecca

Il est une île, une langue de terre, la Giudecca, séparée des Zattere  par un canal large de 400 mètres, traversé toutes les trois à cinq minutes par un vaporetto, qui est étonnante car elle concentre et mêle à peu près l’alpha et l’omega de la population vénitienne ou séjournant à Venise, sur une toute petite surface (quelques centaines de mètres de largeur et deux kilomètres au plus de longueur).

Voilà la fondamenta, le quai donnant sur Venise,  : à touche touche, les ateliers Fortuny dont les secrets de fabrication des précieux tissus sont toujours jalousement gardés, d’anciens établissements industriels, dont les moulins Stucky, devenus l’hôtel Hilton, sont les plus célèbres, un nouvel harry’s bar, le cercle de rifondazione comunista où l’on s’envoie une ombra derrière l’autre sous l’œil de Berlinguer, Mao, Gramsci,  des galeries d’art contemporain aux lignes épurées, le siège des tifosi du Milan ; à peine plus loin, l’église du Rédempteur puis la casa dei tre Oci devenu un centre d’expositions de photo d’ampleur internationale, l’hôtel Bauer, avec ses jardins.

On y croise des pêcheurs raccommodant leurs filets, des transporteurs à la démarche chaloupée, de jeunes universitaires au café qui racontent leur recherches au fond de la Sibérie, des vieilles dames  qui n’ont rien à envier aux veuves de marins bretons, prenant à heure fixe leur spritz au café du coin, des jeune filles au verbe haut, tout (faux ?) accessoires Vuitton ou Dolce & Gabbana dehors, des américaines à chapeau sortant de l’Hilton, des capucins en coule se rendant au rédempteur ou à San Eufemia.

On y entend cette cadence et cette couleur particulière du dialecte giudecchino,  les propos feutrés de franco-italien d’origine russe sortis de Tchekhov (c’est du moins ce que leur conversation décrit). On va s’acheter des cigarettes au tabac de la Palanca, où là, le jeune homme au crâne rasé à l’œil de glace et au tatouage visible, est plutôt avare de parole.

Derrière, dans les entrailles de la Giudecca, il y a deux clubs de barque, une prison des femmes (à cinquante mètre de l’hilton), un square pour enfants, un espace d’exposition d’art, design, architecture qui a investi les anciennes usines de production de bière,  un centre culturel (théâtre, musique…) occupant les immeubles qui ont remplacé les  usines Jungans, des ateliers d’artistes, des chantiers navals qui vivotent, des jardins de palais tous plus somptueux les uns que les autres, remontant au temps où l’aristocratie avait ses maisons de campagne sur l’île, une ex cantine des chantiers navals reconvertie en cantine universitaire et café artistique, tenu par des “compagni e compagne” convaincus, des cours fleuries à l’infini, un vaporetto-maison qui a désormais son “numero civico”, son numéro de rue. On y voit des enfants sauter des barques dans l’eau des canaux l’été.

Il y a tout à la Giudecca, sauf des magasins de masques, de papier marbré, de verres de Murano, de fanfreluches pour carnaval.

Alors on dira : oui bon ok, c’est un ancien quartier popu, encore jugé infréquentable il y a trente ans, devenu archi bobo ; c’est quoi la nouveauté ? Celle-ci : le canal de la Giudecca a sans doute un peu plus de charme que le canal Saint-Denis, ou le canal d’Aubervilliers, et le bassin de San Marco plus de gueule que celui de la Villette. C’est tout simple…

–>En ce moment : Erwitt à la casa dei tre Oci, et l’Edicola, une exposition consacrées aux revues papiers de mode, d’art et de design à l’espace Punch (et là…. si on veut trouver plus post industriel et plus branché, on est obligé d’aller au moins jusqu’à la cité du design de l’ancienne chocolaterie de Moscou. Celle-là aussi est sur une île, là aussi, on est dans une troisième Rome, là aussi, on s’intéressa à la question ouvrière, là aussi, il y a des contrastes, mais on en conviendra, la Giudecca, c’est plus facile d’accès).

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