La nuit des forains

C’est un beau film, et quel est le lien avec Venise ? Aucun !

Forain toutefois, voilà le mot. Et pourtant il n’y a pas de lien. Cela suscite quoi ? Un beau film de Bergman, un autre beau film de Fellini (la Strada), les cirques vus dans l’enfance, et rien à voir avec Venise…..

C’est qu’il y avait une autre acception du terme,  attestée, comme vieillie toutefois, dans ce merveilleux dictionnaire (en ligne) de l’académie. Vieillie dans ce dico, cette acception est donc antédiluvienne partout ailleurs ! La voilà : “forain  : Qui n’est pas du lieu où l’on se trouve, qui est venu de l’extérieur.”

Et là, c’est soudain tout Venise qui se déroule sous vos yeux : une des cités les plus cosmopolites d’Europe depuis le Moyen-Age, mais une île (jusqu’à très récemment).

Forestiere en italien, qui n’est pas vieilli du tout, et qui signifie  : “qui n’est pas d’ici”. Ne songez pas à le traduire par étranger, car ça serait confondre le terme avec “straniero”. On changerait de référentiel.

Foresto en vénitien, le mot à bien garder à l’esprit, toujours. La clé de l’insularité. “Xe foresto!” :  “Il vient d’ailleurs”.  Et qu’importe cet ailleurs ! New York, Mestre, Padoue, Catane, Shanghai : fo-re-sto.

Et je trouve à cet égard assez piquant que dans ce passage d’Albertine disparue, Proust, qui annonce qu’il va traduire de l’italien les propos tenus par des garçons de café, traduise effectivement TOUT, SAUF ce mot clé (j’aurais tendance à le soupçonner de l’avoir traduit du vénitien à l’italien toutefois !).

“Tandis que ma mère payait le gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le salon qu’elle avait retenu, je voulus jeter un coup d’œil sur la grande salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en un italien que je traduis :
 « Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre ? Ils ne préviennent jamais. C’est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table (« non so se bisogna conservar loro la tavola »). Et puis, tant pis s’ils descendent et qu’ils la trouvent prise ! Je ne comprends pas qu’on reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C’est pas le
monde d’ici. »

Mi so venexian, ti xe foresto. Ce que dit finalement aussi ce dicton :  “si le pont [de la liberté] n’existait pas, le  monde serait une île” ! (Se no ghe fusse el ponte el mondo sarìa un’ìsola)