La caorlina des Capucins

Il y avait hier plus de 1800 embarcations à rames au départ du bassin de San Marco pour la Voga Longa, ce marathon de la rame, né il y a une quarantaine d’années pour dire quelque chose comme : « l’invasion des bateaux à moteur, de leur vitesse, des vagues qu’ils créent et qui détruit tout, ça suffit ; la lagune de Venise, la tradition vénitienne,  c’est la voga alla veneta ! ” C’est à dire, pour résumer : une barque (prenons un exemple type et peu connu : la gondole … mais il y en a bien d‘autres, moins longues, plus basses sur l’eau, plus hautes sur l’eau, plus larges, plus longues), une ou plusieurs forcoles (le morceau de bois dans lequel on va manœuvrer la rame), une rame par forcole et hop !! premando, stagando (tels sont les mots utilisés, on pousse la rame, on la ramène), debout on fait un geste assez semblable à celui de la godille (et là ! vive la voga alla veneta : encore un lien entre Venise et la Bretagne). A la poupe, on a le rôle de timonier, à la proue, on donne le rythme. Tout le monde est parfaitement coordonné. Après, on joue avec les vents et les courants, et pour l’esprit, en temps normal, pas pendant la voga longa,…une bouteille de rouge, un peu de sifflard, on peut y aller ! ce qui n’empêche pas ce fait  :  la Vénitienne très bon ton sait toujours voguer à la veneta.

Donc  hier, voga longa. Aujourd’hui, cette manifestation est ouverte à toutes les embarcations à rames. Et l’on vient des quatre coins d’Italie et du monde (avec une bonne représentation de l’Australie) pour faire ces 32 km à travers Venise et la lagune. « Il y a plus d’étrangers que de Vénitiens » lit-on maintenant dans la presse locale, ce qui est sans doute une autre manière de dire qu’il y a davantage d’avirons et de pagaies que de barques pour la voga veneta. 1800 embarcations donc, toutes les couleurs, toutes les langues, toutes les formes, depuis les gondoles, jusqu’aux dragons boat.

Hier au dîner, un ami d’ami, venu de Rome à Venise pour accompagner sa femme qui participait à la voga longa, racontait ceci : « et alors à ce moment là, j’ai vu cette immense caorlina avec des religieux qui ramaient !!! »

–          Mais pourquoi êtes vous déguisés en prêtres ??? leur ai-je demandé !

–          Mais parce que nous sommes prêtres !!!!

Hé oui, c’était les Capucins de l’Eglise du rédempteur à la Giudecca, sur leur caorlina ! C’était sans déplaisir que je constatais que la surprise de l’ami était à peu près égale à celle que fut la mienne quand on m’avait conseillé d’aller voir les capucins dans leur jardin, pour leur demander des informations sur la préparation de la voga longa :

–          Attends tu plaisantes, les capucins font la voga longa ???

–          Oui, et je ne vois pas le problème..

–          Ben….oui j’ai des schémas..

Donc par une très belle matinée ensoleillée, après avoir pris rendez-vous avec fra Lorenzo, bardée de mes recommandations de paroissienne de choc,  je me présente au couvent des capucins. J’avais appris, y ayant sonné une première fois, que la porte me serait ouverte avec un « pace e bene », auquel j’ai répondais par un bonjour gêné.  Un frère en robe de bure m’emmène à la recherche de fra Lorenzo : nous traversons un hortus conclusus magnifique… conclusus, mais pas trop petit… à vue de nez… un hectare ? deux ??? de jardin désormais partiellement potager le reste étant laissé en gazon, où les capucins cultivent encore les castraure (les célèbre artichauts de la lagune), des salades, et font pousser des oliviers, des figuiers. En arrivant au bout du jardin, il est impossible de ne pas avoir de crise mystique… Le potager et les coupoles du Palladio derrière soi, un petit muret de pierre et la lagune Sud de Venise et ses îles devant. La crise retomba quand le frère qui cherchait fra Lorenzo sortit son portable pour l’appeler : les capucins vivent dans le siècle. Fra Lorenzo arriva donc, en bermuda, en crocs de plastique jaunes, suivi d’un adorable petit chat roux âgé de trois mois qui répondait au nom de Johnny Walker. Je voulais des schémas, j’étais désorientée ! Fra Lorenzo devait m’expliquer plus tard que l’habit est surtout pratique, et qu’il n’y a pas d’obligation du port de la robe, sauf dans l’exercice de leur fonction. Et assis sur un banc, tandis que Johnny Walker se promenait, nous avons donc parlé de cette fameuse voga longa.

Mais heu… Voilà … En fait… un ami m’a dit que… Bon, vous participiez à la voga longa… et heu… c’est pas que j’étais étonnée..non pas du tout… mais enfin… heu… alors donc comme ça vous participez à la voga longa ? MAIS COMMENT SE FAIT-IL ????????????

Et Fra Lorenzo de m’expliquer que le couvent a en sa possession une caorlina (cette barque ventrue haute sur l’eau) de Venise, qui remonte aux années 1890, ce qui en fait la plus ancienne de Venise.  Ils ont, dit-il, en conséquence une responsabilité :  participer à cette manifestation qui fait vivre la tradition vénitienne. La caorlina leur servait autrefois à emmener les frères qui étaient chapelains dans les hôpitaux des îles qui se trouvent au large de la Giudecca , mieux, préciserais-je, les îles-hopitaux : une île, un hôpital, pas folle la Sérénissime, mais cela durait encore pendant une grande partie du XXe siècle, les dingues et les infectieux : au large ! (San Clemente, San Servolo sont des anciens HP, Sacca Sessola était dévolue aux tuberculeux… on peut le dire comme ça). La caorlina servait aussi au ravitaillement en vivres du couvent. Quand je l’ai vue toutefois : je n’ai pu m’empêcher de m’exclamer  : ” mais elle est toute noire ! » « Oui, c’est qu’elle servait aussi au transport des bières. »

Huit rameurs pour cette caorlina immense et magnifique, contre les six habituels pour ce type d’embarcation, et des rames particulièrement lourdes. Les capucins restent en général trois quatre ans au couvent, et ceux qui le souhaitent peuvent apprendre à voguer à la veneta.  Certains des « rameurs » ont, comme Lorenzo, la trentaine, d’autres sont plus jeunes, d’autres plus âgés. Habituée que je suis aux clubs de barque et à leur dialecte coloré, je me suis risquée à lui demander si  l’ambiance qui régnait sur la caorlina pouvait être la même que celle des barques de régatants : « Non, nous n’avons aucune raison de perdre notre calme, il ne s’agit pas d’une régate » fut sa réponse.  Je vois là une sorte de mensonge pieux. Quand je tentais de m’orienter, sans le formuler, sur le côté, discipline et répétition du geste, façon rythme lancinant et rosaire, il coupa court : « c’est un art, la voga alla veneta, c’est cet art que voulons continuer à faire vivre ».

Et pour la crise mystique complète, j’ajouterais ceci : la précieuse caorlina est à quai, au bout du jardin, dans un abri à bateau de bois, dont les deux portes, s’ouvrent directement sur la lagune. Les capucins devant se consacrer à leurs devoirs quotidiens, c’est « le soir » qu’ils sortent.

A six heures ? Non… 21H00. La nuit donc.

Eclairés par la lune, les étoiles,  et une lampe à la proue, les capucins rament, dans silence et la tranquilité de la lagune sud, et sans que personne ne les voie, font l’habituel circuit des régatants de la Giudecca, entre la Grazia, San Clemente (devenue  un palace) , Sacca Sessola (abandonnée à la verdure), Sacca Fisola, et la Giudecca. Ils ne portent pas pour l’occasion leur tenue monacale, mais l’image (que je n’ai pu voir) des capucins ramant sous les étoiles, sur leur énorme barque transportant autrefois les défunts, avant de regagner leur jardin, et les coupoles du Rédempteur, pour se préparer à cette manifestations exubérante qu’est la voga longa, je la trouve sublime.

Pace, bene e voga alla veneta.

NB : sur la photo, on voit aussi au premier plan le topo, le bateau à moteur, qui sert désormais aux transport des marchandises.