Continuité

Si l’on ne connaît pas Venise, en y allant en août, on sera de toute façon émerveillé ; la ville est belle, ce n’est pas la peine de gloser. A moins de faire preuve d’un sérieux manque d’enthousiasme à tendance pathologique, on ne peut pas ne pas l’aimer.

Si on connaît Venise, on peut décemment dire que la disparition du vénitien et son remplacement par le touriste, selon un comput qui ressemblerait à une politique de représailles, ont quelque chose de vaguement fastidieux. Mais la ville est plus forte que le bermudas, et même si par affectation, on décide qu’elle est peu supportable entre la fin juillet et le 20 août, il y a toujours ces moments magiques.

C’était le cas lors du concert donné dans le cadre du festival de Jazz à Venise, sur la terrasse de bois, donnant sur le canal de la Giudecca à la pointe de la douane.  Des bermudas il y en avait peu, ou alors, c’était des possibles. La terrasse est au dessus de l’eau. Pour quelques euros on pouvait s’y asseoir et écouter la voix chaude de cette chanteuse venue des Amériques (San Francisco), accompagnée de musiciens de jazz italiens. Sinon, on restait tranquillement sur le quai, assis sur les rares marches des portes de la fondation Pinault, appuyé contre le mur, assis au bord de la fondamenta. Il y avait cette musique (le groupe était tout à fait bon), la lumière qui commençait à décliner, et le regard se perdait au delà du canal de la Giudecca, entre une façade du Palladio et l’autre, San Giorgio, et le Rédempteur  ; quand le crépuscule arrive, c’est la meilleure heure pour les voir. Sur le quai, on se saluait, on saluait la grand mère, son landau et la creatura qui y dormait paisiblement, les organisateurs du festival, mais aussi les amis venus écouter en bateau le concert…. la terrasse de bois sur pilotis, les barques autour, bateaux à voiles, à l’ancre depuis quelques jours, petits bateaux de bois, bateaux avec petite cabine, mini bateau rouge années 60 qu’on verrait bien conduite par une Emma Peal, chacun gratifiant l’autre d’un geste et d’un sourire, lançant d’une embarcation à l’autre de quoi boire un bon blanc dans ce décor de rêve avec ce charmant concert, bateaux à quai, tenu uniquement par le bras de leur conducteur, sans bouts ni amarres aucunes, qui ne mettra pas pied à terre, mais parlera avec ses amis à pieds : la continuité entre l’eau, cette “salle de concert” sur pilotis, et son public était totale.

Venise, malgré les représailles, était bel et bien vivante, et apaisante comme jamais.