La mer montait avec une douceur sinistre

« Aqua alta à Venise : marée d’un mètre quarante prévue peu avant minuit mercredi prochain ». Le breton est toujours perplexe quand il lit ça. Et converti en « coef » ça fait quoi ? Puis le breton lit les messages des vénitiens : « quoi !! le minimum sera à 85 cm, c’est du délire !! » Là, il comprend que le coef, c’est pas bon…Il est habitué à ce qu’on lui dise « morte-eau », « vive-eau », « 119, exceptionnel », « agitée à peu agitée », « grosse », « énooooooooooooooooooorrrrrrrrrrme », mais « marée d’un mètre quarante », il ne sait qu’en faire. Un mètre quarante au dessus du niveau moyen de la mer, lit-il ensuite. Cela commence à l’éclairer un peu, même s’il sent obligé de penser niveau de la mi-marée. Rien de plus louable que d’avoir la médiété comme référent. C’est vertueux même. Donc, alors point de coef, de la médiété. 1 mètre quarante, il sait vaguement que ce n’est pas drôle, il se rappelle qu’on lui a parlé d’un mètre cinquante-six comme quelque chose de très pénible, et que c’était il y a quatre ans, quelque chose où l’on a de l’eau aux cuisses (mi-cuisses ? ça dépend d’un certain nombre de facteurs : alimentation, nombre de clopes fumées par votre mère durant sa grossesse, vigueur du caractère vikingo- bavarois de vos ancêtres, donc laissons en gros : les cuisses) sur la place Saint-Marc, du côté des Cronici, sur la fondamenta delle guglie, du côté du Gaffaro. Ailleurs, on aura de l’eau aux chevilles ou l’on sera au sec.

Sirènes plusieurs heures avant, sms sur votre portable si vous avez appuyé sur la touche dièse au bon moment, presse et réseaux sociaux sur le qui-vive depuis ce matin, c’est pas tout à fait l’ouragan qui plombe la campagne des élections mondiales, mais la marée d’un mètre quarante, on ne pourra pas dire qu’on n’aura pas été prévenus.

Les bottes, c’est le minimum. La petite promenade sur le coup des dix heures, pour observer, avec quelques frissons, la masse obscure, muette, sinistre, envahir doucement, inexorablement les lieux, depuis les canaux bien sûr ou en remontant insidieusement directement au milieu de la calle ou du campo, bouillonnant parfois dans les bouches d’évacuation, est fascinante. Aller batifoler Place Saint-Marc, pourquoi pas ? Pourvu que l’on soit équipé, le phénomène est très beau à voir ; pour peu que l’on soit versé dans l’esthétique du déclin, cette sensation de naufrage global ne peut qu’émouvoir.